Plan :
Toumarkine, Alexandre (2005) 'Le développement des associations de hemşehri en Turquie (1933-2003) à l'échelle nationale et départementale', European Journal of Turkish Studies, Thematic Issue N°2 , No. 2 | Hometown Organisations in Turkey, URL : http://www.ejts.org/document409.html
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Le développement des associations de hemşehri en Turquie (1933-2003) à l'échelle nationale et départementale
Using original sources provided by the Turkish Minister for the Interior, the author analyses the phenomena of the development of hometown associations at a regional and national level. As a result, we see that if Ankara and Istanbul play a key role, the phenomenon is a much larger one, and that especially from the 1990s, a number of administrative regions were implicated. Moreover, the author finds that the political background is the factor which best explains regional differences.
L'abondante littérature sur le développement de la société civile en Turquie souligne l'expansion récente des associations, mais paradoxalement assez peu son histoire, sa chronologie1. De même, on compare peu le développement de types différents d'associations, voire le développement d'une catégorie spécifique d'association, alors que cette étude est la base quantitative fondamentale des autres travaux sur le milieu associatif. Il est donc pertinent de se demander depuis quand et à quel rythme les associations de pays2 se sont développées en Turquie.
[2] C'est la première question à laquelle cet article entend répondre à partir d'une source originale et en tentant modestement de proposer quelques hypothèses causales. Dans la littérature scientifique, comme dans les médias, les associations de hemşehri sont présentées et abordées comme un phénomène urbain propre aux grandes métropoles de Turquie : Istanbul et, à moindre titre, Ankara. Sans nier la place prépondérante prise par ces deux agglomérations urbaines, cet article a aussi pour objet de montrer, à partir de l'examen d'une source statistique, que ces associations hemşehri existent aussi dans d'autres régions et donc dans d'autres villes du pays. On montrera même qu'il s'agit depuis les années 1990 d'un phénomène touchant le pays tout entier.
[3] Notre analyse sera à la fois synchronique à l'échelle des départements (il) de toute la Turquie, mais aussi diachronique, puisque les données utilisées couvrent la période allant de 1903 à 2002-2003. Si certains travaux sur les associations de hemşehri ont déjà utilisé des données globales à l'échelle du pays, l'analyse au niveau de tous les départements est inédite, seuls les départements d'Ankara et Istanbul3 ayant fait l'objet d'études quantitatives de données. Après une brève présentation de la source utilisée, nous traiterons d'abord de la dimension temporelle au niveau national, puis de la dimension spatiale par département, en la croisant avec la chronologie du développement de ces associations au niveau départemental.
[4] La source utilisée est un fichier Excel communiqué par la Direction Générale de la Sûreté (Emniyet) à Ankara4, concernant toutes les associations, y compris les associations de hemşehri. Ce fichier s'arrête dans le courant de l'année 2003, les données fournies pour cette année sont donc incomplètes. Cette recension est anonyme, c'est-à-dire que nous ne disposons pas du nom ou de la raison sociale des associations. Pour chaque association sont indiqués le département et l'année de création. Les associations sont recensées selon différentes catégories5. Nous en avons extrait trois : celle des associations d'entraide6 hemşehri’, mais aussi celles des associations d'immigrés (göçmen) du Caucase et du Turkestan (sic) d'une part, et des Balkans de l'autre7. Le fichier est subdivisé en deux sous-fichiers : l'un recense les associations créées et toujours actives, l'autre les associations dissoutes (en indiquant donc l'année de création mais sans préciser l'année de dissolution). La catégorisation par création d'association nous permet de mieux comprendre la perspective de l'Emniyet, qui semble s'intéresser surtout à l'évolution du nombre de créations et bien sûr à un état des associations existantes.
Graphe 1 : Evolution du nombre d’associations en Turquie

[5] Après avoir sélectionné au préalable les associations de hemşehri et les associations de göçmen, nous avons fondu les deux fichiers (i.e. ceux des associations dissoutes et non dissoutes) pour obtenir la liste des associations créées, qu'elles aient été dissoutes ou non par la suite. Quelle est la fiabilité des données de ce fichier ? Elle est difficile à juger en raison de la non identification des associations mentionnées. A partir des associations de göçmen dont l'historique nous est par ailleurs mieux connu (Toumarkine 2000) que celui des associations de hemşehri, on peut penser que le total des associations est en deçà de la réalité8. Comment s'explique cette minoration? Il est possible qu'elle tienne en partie au fait que certaines associations hemşehri n'ont pas été enregistrées comme telles par l'Emniyet et figurent donc dans d'autres catégories. Pour le reste, si logiquement toutes les associations doivent être enregistrées au Ministère de l'Intérieur, il est possible aussi que lors de la saisie du fichier des erreurs aient été commises. Au final, si l'exactitude des données fournies par cette source est contestable, nous considérons que cette source inédite est fiable et digne d'intérêt par les ordres de grandeur qu'elle propose.
[6] Les données fournies dans le fichier remontent aux années antérieures à la République. Curieusement les créations d'associations pour cette période correspondent toutes à une seule année de référence : 1900. On sait pourtant que la liberté d'association n'est reconnue dans l'Empire ottoman que consécutivement à la révolution Jeune Turque de 1908. Certes, des associations non légalisées ont pu voir le jour dans les dernières années de l'ère hamidienne, comme en témoigne la création des clubs sportifs de Beşiktaş (1903), Galatasaray (1905) et Fenerbahçe (1907). Cependant, les études sur le développement de la vie associative dans les dernières décennies ottomanes (Alkan 1998) soulignent toujours l'essor considérable des créations d'associations parfois éphémères, dans la période postérieure à la Révolution du 23 juillet 1908. Il est donc plus plausible que la mention de la date de 1900 soit une convention pour renvoyer à des associations créées avant la naissance de la République. Les totaux obtenus par ‘département’9 pour cette période sont probablement à considérer avec plus de circonspection que ceux de l'ère républicaine.
[7] Les associations hemşehri ne sont pas mentionnées dans les articles récents sur la vie associative de cette époque. Il semble pourtant qu'elles se soient elles aussi épanouies puisque la source de l'Emniyet indique 219 créations d'associations d'hemşehri pour 1900 dans un cadre qui est bien évidemment celui des territoires de la future république et non celui, plus vaste, de l'Empire finissant. Si l'on descend au niveau régional, le classement - a posteriori - par département réserve une surprise de taille, puisque c'est Antalya qui arrive en tête avec 87 créations. Suivent Istanbul avec 79 et Ankara avec 42, Eskişehir avec deux créations, et enfin huit ‘départements’ (Amasya, Erzincan, Kocaeli, Konya, Malatya, Sivas, Trabzon et Yalova), chacun ne comptant qu'une seule création d'association. A part l'anomalie du rang occupé par Antalya, si bien sûr il n'y a pas d'erreur, les créations se concentrent dans les départements d'Istanbul et Ankara, et sont rares dans le reste des régions anatoliennes. Le rôle disproportionné d'Ankara et surtout d'Istanbul peut être posé comme un constante, comme nous le verrons en abordant les créations de la période républicaine.
[8] Si les premières créations d'associations de pays sous la République remontent à 1933 (deux fondations), il faut attendre 1947 pour que celles-ci prennent un caractère annuel régulier10 et ceci jusqu'en 200311. On pourrait penser que la loi sur les associations de 1946 a joué ici un rôle. Mais en fait elle est aussi restrictive que la loi précédente sur les associations, adoptée en 1938 (Yayla et al. sans date). Il faudrait plutôt mettre en avant le rôle du contexte politique, c'est-à-dire du processus de passage au multipartisme engagé depuis 1945. Jusqu'en 1964, le nombre d'associations créées chaque année ne dépasse pas cinq ou six. De 1964 à 1972, ce nombre oscille entre 6 et 1212. Faut-il voir dans cette augmentation un effet indirect du climat politique créé cette fois par la Constitution de 1961 ? C'est possible. En tout cas, l'augmentation n'est pas imputable à la législation sur les associations qui reste jusqu'en 1972, comme le soulignent Yayla, Bıçak et Uçar (sans date) animée par un esprit prohibitif (yasakçı), et attachée de manière excessive au respect de la règle (aşırı kuralcı) exprimant une logique d'overregulation. Le boom dans les créations d'associations intervient en 1973 avec 118 nouvelles associations. On serait tenté ici d'y voir les effets de la nouvelle loi (no 1630) sur les associations (Dernekler Kanunu), plus libérale. Mais si, dans les années qui suivent et jusqu'au coup d'Etat de 1980, la moyenne des créations d'associations est beaucoup plus élevée que de 1964 à 197213, on revient dès 1974 à un nombre de créations par an qui oscille entre la quarantaine et la soixantaine. Comme si, après un enthousiasme initial en 1973, le soufflet retombait en partie. Cet essoufflement pourrait expliquer la lente baisse de 1977 à 1980.
[9] Le redémarrage des créations d'associations en général et des associations de hemşehri en particulier ne commence vraiment qu'en 198414. Peut-on considérer que la nouvelle loi sur les associations, adoptée en 1983, joue ici un rôle incitatif ? Rien n'est moins sûr, comme toutes celles adoptées dans la foulée du coup d'Etat, la loi de 1983 est plus restrictive que celle de 1972. Mais beaucoup d'associations ayant été dissoutes en 1980, il était naturel qu'un mouvement de création apparaisse dès 1984. De 1984 à 1995, en effet, les créations suivent une progression constante. A part l'‘accident’ de 1 996 (605 créations), les années 1994-1999 représentent un pic ; les créations annuelles oscillant entre 807 et 917. Enfin les années 2000-2002 voient celles-ci chuter pour se situer annuellement entre 526 et 566. Comment expliquer cette baisse brutale ? On serait tenter d'y voir un phénomène de saturation. A moins que, dans une logique de substitution, les créations de vakıf - qui se multiplient déjà dans les années précédentes (Yeni Vakıflar Kataloğu 1984) ou encore celles d'associations d'hommes d'affaires15 - aient pris partiellement la relève.
[10] Nous avons cherché les explications internes (phénomène de saturation ou de substitution) et les contraintes externes (évolution du droit des associations et contexte politique). Si on ne peut faire que des conjectures concernant les premières, les secondes semblent intervenir de manière plus nette. On peut postuler un effet d'entraînement de la législation lorsqu'elle est libérale (le cas de la loi de 1972), mais il n'est pas possible de juger d'un éventuel effet dissuasif lorsque cette législation est au contraire restrictive et liberticide : la période 1938-1972 et la loi de 1983. En fait cette législation ne semble pas empêcher les augmentations du nombre de créations. Sur un axe libéralisation/répression, le climat politique, que cela soit de manière positive (début du multipartisme, libéralisation des années Özal) ou négative (le coup d'Etat de 1980), sembler influer plus nettement que le droit associatif.
[11] Rappelons que nous ne disposons pas, à partir du fichier, d'information sur l'année où intervient la dissolution des associations. Nous ne savons pas non plus lesquelles ont été dissoutes, puisque le fichier est anonyme. Les associations dissoutes sont classées en fonction de leur année de création. On peut donc, pour chaque année, savoir combien parmi les associations créées la même année ont été dissoutes. Les dissolutions progressent avec l'augmentation des créations. Les années 1970 étant le cadre d'une augmentation notable des créations, il est donc normal que les dissolutions augmentent fortement à partir de 1973 (on passe de 5 à 72 dissolutions entre 1972 et 1973). Sur les 448 associations créées de 1973 à 1979, 325 ont été dissoutes, soit 72,5%. De 1984 à 1994 pour 2775 créations, on recense 616 dissolutions, soit 22,2%. On obtient un pourcentage de dissolution équivalent pour la période d'apogée des créations, celle qui va de 1995 à 199916. Pour expliquer le très fort pourcentage de dissolutions pour 1973-1979, le facteur du coup d'Etat de 1980 pourrait être avancé17 : dans le climat de forte polarisation politique que vit la société turque dans les années 1970, la politisation de ces associations de pays - qui par nature sont des associations non politiques - est la raison qui vient immédiatement à l'esprit. Ayça Kurtoğlu privilégie cette explication dans son analyse à l'échelle du département d'Istanbul (Kurtoğlu 1989 : 63). Il est aussi possible le régime ait considéré cette expression d'une identité locale et régionale comme nocive, car porteuse de séparatisme (bölücülük) potentiel. On pourrait aussi penser qu'un grand nombre d'associations, créées à la va vite auraient disparu rapidement dans les années 1970. On en est malheureusement réduit ici aussi aux conjectures, mais le facteur politique du 12 septembre semble le plus pertinent. Concernant les dissolutions des années 1990, dans un climat politique de libéralisation, c'est par contre l'hypothèse de la saturation qui semble s'imposer : le boom des associations de 1984 à 1999 ayant entraîné un déchet d'associations quasi mortes nées.
[12] Au total, de 194818 à 2003, 208 associations d'immigrés du Turkestan et du Caucase ont été créées. Pour les Balkaniques, de 1946 à 2003, 166 associations sont fondées. On est, répétons-le, mieux renseigné sur l'histoire de ce monde associatif des göçmen que sur celui des hemşehri. Le démarrage des créations en 1946 et 1948 s'explique par la composition et le rôle joué par ces associations dans le climat d'anticommunisme et de guerre froide de l'époque. Souvent fondées et animées par des immigrés de fraîche date, fuyant les régimes communistes des Balkans et de l'Union Soviétique, ces associations qu'elles soient composées d'immigrés turcs ou non turcs ont souvent adopté un discours panturquiste. Les créations intervenues de 1967 à 1978 renvoient pour les Caucasiens à une dimension idéologique différente, puisque les associations caucasiennes défendent des particularismes culturels communautaires, non turcs (cf. les associations nord-caucasiennes et géorgiennes) et ne situent plus dans le creuset panturquiste. Pour les associations balkaniques, l'augmentation intervenue de 1985 à 1987 s'explique probablement par les émigrations de Turcs de Bulgarie provoquées par la politique discriminatoire de Jivkov19. Dans la première moitié des années 1990, les créations augmentent pour les deux groupes de göçmen. Ici les explications sont variées : chute de l'Union Soviétique et du bloc communiste qui désenclave ces régions ; conflits et guerres dans les Etats post-communistes au Caucase et dans les Balkans qui génèrent des exils et poussent les descendants des immigrés d'hier installés en Turquie à s'engager politiquement autour d'enjeux renvoyant aux régions d'origine de leurs ancêtres. Si la libéralisation de la Turquie des années 90 est aussi à prendre en compte, il reste qu'au total c'est plus le rôle de facteurs externes que la sensibilité au contexte politique interne et aux évolutions du droit des associations qui semble prépondérant. Quant aux dissolutions, elles apparaissent surtout à partir de la fin des années 1980 et durant la décennie 199020. Ce caractère tardif peut s'expliquer par le fait que les associations créées jusqu'à la moitié des années 1980 étaient très encadrées idéologiquement et politiquement, c'est lorsqu'elles s'émancipent qu'elles deviennent suspectes au régime. Il faut intégrer les Turcs de Thrace dans les associations balkaniques, dont le réseau associatif est l’un des rares à fonctionner avec un centre et des branches dans plusieurs arrondissements d’Istanbul et des villes de Turquie. La Grèce est avec la Bulgarie l’un des Etats balkaniques ayant généré la plus forte immigration ‘turque’ (voir Hersant dans ce numéro).
Tableau 1 : Associations d’immigrés caucasiens et turkestanais créées et dissoutes en Turquie (1900-2003
Année | Associations créées et non dissoutes | Associations dissoutes | Somme d’associations créées |
1900 | 1 | 1 ? | |
1948 | 2 | 2 | |
1951 | 1 | 1 | |
1953 | 1 | 1 | |
1954 | 1 | 1 | |
1955 | 2 | 2 | |
1960 | 1 | 1 | |
1965 | 1 | 1 | |
1967 | 2 | 2 | |
1969 | 1 | 1 | 2 |
1973 | 3 | 2 | 5 |
1974 | 1 | 1 | |
1976 | 1 | 1 | 2 |
1978 | 3 | 3 | |
1984 | 1 | 1 | |
1985 | 1 | 1 | |
1986 | 1 | 1 | |
1987 | 2 | 2 | |
1988 | 3 | 3 | |
1989 | 4 | 2 | 6 |
1990 | 6 | 3 | 9 |
1991 | 8 | 6 | 14 |
1992 | 21 | 6 | 27 |
1993 | 17 | 5 | 22 |
1994 | 22 | 5 | 27 |
1995 | 19 | 4 | 23 |
1996 | 3 | 3 | |
1997 | 3 | 3 | |
1998 | 5 | 2 | 7 |
1999 | 7 | 2 | 9 |
2000 | 3 | 2 | 5 |
2001 | 6 | 1 | 7 |
2002 | 6 | 6 | |
2003 | 8 | 8 | |
Total | 164 | 45 | 209 |
Tableau 2 : Associations d’immigrés balkaniques créées et dissoutes en Turquie (1900-2003)
Année | Associations créées et non dissoutes | Associations dissoutes | Somme d’associations créées |
1900 | 1 | 1 | |
1946 | 1 | 1 | |
1947 | 1 | 1 | |
1949 | 1 | 1 | |
1950 | 1 | 1 | |
1952 | 1 | 1 | |
1956 | 1 | 1 | |
1958 | 1 | 1 | |
1967 | 1 | 1 | |
1970 | 1 | 1 | |
1971 | 1 | 1 | |
1972 | 1 | 1 | |
1974 | 2 | 2 | |
1976 | 1 | 1 | |
1977 | 1 | 1 | |
1978 | 3 | 3 | |
1979 | 1 | 1 | |
1980 | 1 | 1 | |
1984 | 1 | 1 | |
1985 | 9 | 1 | 10 |
1986 | 2 | 2 | 4 |
1987 | 8 | 8 | |
1988 | 1 | 1 | |
1989 | 3 | 1 | 4 |
1990 | 2 | 2 | |
1991 | 9 | 2 | 11 |
1992 | 10 | 4 | 14 |
1993 | 9 | 2 | 11 |
1994 | 17 | 3 | 20 |
1995 | 5 | 3 | 8 |
1996 | 7 | 1 | 8 |
1997 | 6 | 3 | 9 |
1998 | 7 | 7 | |
1999 | 4 | 3 | 7 |
2000 | 8 | 1 | 9 |
2001 | 6 |
