Accueil Accueil
Write to us : ejts@revues.org
PDF version   Version imprimable   Signaler cette page
 
Jean-François Pérouse

Citation :

Pérouse, Jean-François (2005) 'Phénomène migratoire, formation et différenciation des associations de hemşehri à Istanbul : chronologies et géographies croisées', European Journal of Turkish Studies, Thematic Issue N°2 , No. 2 | Hometown Organisations in Turkey, URL : http://www.ejts.org/document369.html

To quote a passage, use paragraph (§).

Phénomène migratoire, formation et différenciation des associations de hemşehri à Istanbul : chronologies et géographies croisées



Abstract

This paper seeks to compare the process of immigration to Istanbul and the different steps in the creation of ‘hometown associations’. Taking as its source a comprehensive official database (from the Turkish Minister of Internal Affairs) listing both the address and the name of this type of association, this paper aims to shed light on the development and inner shaping of the hemşehri associations system or network in Istanbul. This is done from two angles: firstly, a territorial perspective, and secondly, a structural one. In doing so, it becomes apparent that as regards the first level of the hemşehri associations system (that is to say the associations on a village scale) though there may be a strong link between the development process of associations and the migration process, this connection becomes increasingly lax for the others levels of the hemşehri association system (that is to say the associations on a district or a provincial scale).

Full text

Les associations de ‘pays’ ou de compatriotes (souvent appelées yöre1 dernekleri ou yöresel dernekler) peuvent être considérées comme une des formes les plus banales de solidarité, dans un contexte d’immigration et de mobilité2 soutenues, sur la base d’une commune appartenance ou d’une commune référence à une origine revendiquée comme faisant sens et ressource. En cela, elles constituent un exemple d’invocation des liens ‘primordiaux’ dans le contexte urbain, en vue d’activer des relations sociales, économiques ou politiques. Leurs activités vont de l’aide matérielle au quotidien (sous la forme de sacs de charbon ou de nourriture), au soutien logistique et financier au moment des grands événements de la vie (noces ou enterrements), en passant par des actions éducatives (cours gratuits de préparation à l’examen d’entrée à l’université, cours d’informatique ou d’anglais, cours de dessin ou de musique) et culturelles (concerts, danses).

[2] Pour étudier les associations dans leur ensemble, les sources sont encore rares, manquent de fiabilité voire se contredisent les unes les autres. Ainsi, selon une source journalistique récente3, au début de l’année 2004, sur un total officiel de 80 757 associations en Turquie4, il y aurait environ 8 000 associations de ‘pays’ à Istanbul5 et 3 000 à Ankara. Cependant selon une autre source journalistique6, le nombre des associations de pays (hemşehri derneği) serait passé à Istanbul de 416 en 1989 à 3 325 au début de 2004. En définitive on dispose de trois types de source : les sources internes ou associatives, les sources politiques (émanant des pouvoirs locaux) et les sources policières, la Direction Générale de la Sûreté du ministère de l’Intérieur ayant été chargée, jusqu’à la fin 2004, de l’enregistrement et du suivi des associations.

[3] Parmi les sources du premier type, on peut citer les données ‘indépendantes’ fournies par la Fondation pour l’histoire (Tarih Vakfı), qui s’est dotée d’un centre d’information (Sivil Toplum Kuruluşları Bilgi Merkezi 1996), à l’occasion de la conférence Habitat-II en 1996. Le livre qu’elle a alors publié se veut un répertoire des ‘établissements de la société civile’. Sur l’ensemble du pays, la fondation estime le nombre de fondations (vakıf) à 2 7007 en 1995, le nombre  d’associations à 50 000 et celui des syndicats, coopératives et chambres de métier à 1 200. Nous pouvons noter le poids important des associations, dont on ne nous donne pas la répartition dans le pays. Toutefois, sur les 1 793 adresses fournies dans le répertoire (dont 30% sont des fondations et 52% des associations), plus de 40% sont situées à Istanbul, 25% à Ankara, 10% à Izmir et 25% dans le reste du pays. Ces premières données semblent indiquer la centralité et le poids d’Istanbul dans le phénomène associatif turc. Mais le lieu d’enregistrement n’est pas un critère suffisant dans le cas d’associations à annexes multiples dont le siège est hors d’Istanbul mais dont l’essentiel des activités se déroule à Istanbul.

[4] Nous utiliserons surtout les sources du troisième type, sous la forme de répertoires fournis soit par le Bureau des associations au sein de la Direction de la Sûreté d’Istanbul, soit par la Direction Générale à Ankara. Cependant, certains de ces répertoires – à l’instar de celui provenant de la Direction de la Sûreté d’Istanbul (2001) – opèrent des distinctions qui brouillent les comptabilisations et ne nous semblent pas très opératoires à l’usage, entre ‘association de village’, ‘association sociale’, ‘association culturelle’, ‘association de mosquée’ et ‘association d’entraide’. Notre propos s’appuie ici principalement sur une source administrative, une base de données des associations, datée de 2003, fournie par la Direction Générale de la Sûreté du ministère de l’Intérieur, qui comprend 3 830 noms d’associations et adresses8, pour le département d’Istanbul. On dispose, sous forme de tableau excel, de deux ordres d’information : dans une première colonne l’intitulé de l’association qui réfère au lieu d’origine et beaucoup plus rarement au lieu d’installation9, et dans une deuxième colonne, l’adresse officielle de l’association10.

[5] Très riche en apparence, cette base est à prendre avec précaution dans la mesure où les intitulés des associations, comme les adresses, ne sont pas homogènes et sont parfois incomplets, sans parler des coquilles sur les noms propres et des orthographes fluctuantes. En outre, figurent par erreur dans la liste des associations à caractère professionnel, et plus d’une vingtaine d’associations de villages du département d’Istanbul11, qu’il nous a fallu extraire de la base avant traitement. Par ailleurs, pour nombre de villages, l’absence d’indication du nom de l’arrondissement et du département dont dépendent ceux-ci a rendu impossible une identification sûre, même en recourant à l’index du guide La Turquie, de village en village (Köy Köy Türkiye 2003). Compte tenu de la pauvreté de la toponymie officielle, plusieurs villages peuvent porter le même nom. Pour ce qui est de l’autre colonne, on a essayé de compléter12 les adresses, quand celles-ci demeuraient lacunaires, à l’aide d’un certain nombre de guides13.

[6] Parallèlement, il nous a été possible de croiser cette source principale avec d’une part des sources annexes, comme les répertoires par arrondissement, incomplets, parfois élaborés par les mairies (Gaziosmanpaşa14, Bayrampaşa, Üsküdar, Beşiktaş) ou les listes internes à des réseaux d’associations (via Internet ou des revues) et d’autre part des vérifications sur le terrain (notamment à Gaziosmanpaşa, Küçükçekmece et Aksaray). Sur un total de 3 807 références valables, plus des deux tiers ont été identifiées et complétées, à la fois en ce qui concerne la localisation du territoire de référence (première colonne) et en ce qui concerne l’adresse à Istanbul (avec toutes les informations comprenant quartier et arrondissement, deuxième colonne). Les données quantitatives proposées ici sont donc provisoires et purement indicatives ; elles seront affinées au fur et à mesure du décryptage de la base de données encore en cours de reconstitution.

[7] Notre hypothèse est la suivante : les associations constituent une nébuleuse de personnes juridiques15, entièrement égales sur la base de données mais de consistance très variable dans la réalité des pratiques, qui composent une infrastructure associative de densité variable à l’échelle de l’aire urbaine. Cette infrastructure a une histoire ; sa formation et sa conformation (en termes spatiaux) ne sont pas innocentes. La distribution des composantes de cette infrastructure répond à des logiques, qui peuvent être contradictoires, relevant d’un principe de proximité (par rapport à une population à desservir), d’opportunité (immobilière), d’accessibilité et de visibilité.

[8] Sur cette base, notre objectif est de mettre en rapport la chronologie des vagues de migration à Istanbul et celle de la création des associations de hemşehri, d’une part ; ainsi que la géographie des implantations des migrants avec la configuration du réseau des associations de hemşehri, d’autre part ; le tout, sur plusieurs échelles de temps (les cinquante dernières années) et d’espace (de l’aire urbaine d’Istanbul, à la rue) et en prenant en compte les différents types d’association.

[9] Existe-t-il une relation directe entre la chronologie des vagues migratoires vers Istanbul et celle des créations d’associations, pour autant que l’on peut retracer leur histoire?

Tableau 1 : Principales provenances départementales et nombre (provisoire) d’associations16

Départements ou pays d’origine

Nombre de natifs à Istanbul en 2000

% de la population d'Istanbul

Nombre d’associations identifiées

% du nombre total d’associations17

Sivas

375 002

3,7

284

7,4

Kastamonu

264 000

2,6

176

4,6

Giresun

245 414

2,5

233

6,1

Ordu

244 254

2,5

147

3,8

Trabzon

214 721

2,1

 95

2,4

Samsun

212 056

2,1

 65

1,7

Tokat

203 603

2,0

170

4,4

Malatya

195 705

2,0

 98

2,5

Erzurum

186 677

1,9

105

2,7

Sinop

179 751

1,8

124

3,2

Erzincan

170 937

1,7

274

7,1

Rize18

159 059

1,6

 62

1,6

Kars

148 272

1,5

 72

1,8

Bulgarie

126 827

1,3

1

-

Ankara

112 409

1,1

    6

-

Diyarbakır

80 743

0,8

    8

-

Adana

55 770

0,6

     3

-

[10] Quand on compare, à l’échelle des départements et des arrondissements d’origine, le nombre d’associations de telle provenance au nombre de Stambouliotes nés dans ces départements ou arrondissements, on constate en gros une correspondance. Autrement dit, les départements qui ont fourni le plus de migrants à Istanbul (tableau 1) sont ceux qui comptent le plus d’associations de pays enregistrés à la préfecture de police d’Istanbul. Pour Sivas19, Giresun, Ordu, Malatya et Erzurum, départements qui ont payé un fort tribut à l’immigration à Istanbul, cette correspondance se vérifie. De même, les arrondissements les plus ‘associatifs’ d’Istanbul (selon la base de données modifiée) correspondent globalement à ceux qui ont fourni le plus de migrants à Istanbul (tableau 2) ; rien de très étonnant jusque-là.

Tableau 2 : Les arrondissements les plus ‘associatifs’20

Arrondissement (département)

Nombre d’associations en 2003

Zara (Sivas)

79

Refahiye (Erzincan)

76

Mesudiye (Ordu)

58

Hafik (Sivas)

56

Şebinkarahisar (Giresun)

52

Divriği (Sivas)

49

Suşehri (Sivas)

40

Reşadiye (Tokat)

39

Kemah (Erzincan)

39

Kangal (Sivas)

34

Çamoluk (Giresun)

34

İmranlı (Sivas)

33

Görele (Giresun)

33

Pötürge (Malatya)

32

Alucra (Giresun)

32

Almus (Tokat)

29

Kemaliye (Erzincan)

29

[11] Cependant, pour certains départements, on note une distorsion entre leur place dans la hiérarchie des non natifs à Istanbul et leur place dans celle des associations. C’est le cas par exemple d’Erzincan, en tête des départements quant au pourcentage du nombre d’associations, alors que le département en 2000 n’est plus qu’au onzième rang en ce qui concerne le pourcentage des non natifs dans la population stambouliote. De même, un examen attentif révèle que les départements de Sivas, Giresun, Tokat, Ordu, Sinop et Erzurum se caractérisent par un décalage entre le poids de leurs associations et celui, selon les critères du DİE, de leurs natifs résidant à Istanbul. À l’inverse, pour le département de Samsun, on remarque un léger décalage, dans le sens d’une relative sous représentation, entre le nombre de leurs non natifs dans la population d’Istanbul et leur nombre d’associations (tableau 1).

[12] Les distorsions notées sont liées au fait que pour certains départements et arrondissements de nombreux créateurs, animateurs et membres d’associations ne sont plus comptabilisés comme des non natifs dans les recensements qui ne remontent pas aux parents et grands-parents pour déterminer l’origine. En conséquence, de vieux départements fournisseurs de migrants (comme Erzincan, précisément), qui n’apparaissent pas dans le haut de la hiérarchie des non natifs, peuvent en revanche apparaître dans le haut de celle des associations. Ce qui nous incite à nous méfier des données du recensement et surtout à envisager le phénomène des associations de ‘pays’ à travers plusieurs générations. L’association, lieu de réinvestissement et de réinvention de l’origine, peut donc impliquer davantage des urbains (au sens du recensement turc en tout cas) que des ruraux. L’idée d’une corrélation étroite entre le phénomène de création des associations et celui de l’immigration, très souvent avancée, est donc éminemment critiquable. D’ores et déjà, on est en droit de supposer que l’investissement identitaire que constitue la création d’une association semble davantage le fait de Stambouliotes (par la naissance et donc pour les statistiques) que de néo-urbains fraîchement débarqués à Istanbul.

[13] Ces distorsions sont aussi sans doute dues, et c’est une hypothèse à vérifier, à des différences dans le degré de maturation des réseaux d’associations de chaque département. Par degré de maturation, on entend la simplification du réseau par le regroupement des associations de village et l’affirmation de structures de représentation à caractère fédératif, ayant la prétention de rassembler à l’échelle d’un arrondissement ou d’un département l’ensemble les ‘éléments de base’ du réseau associatif que sont les associations de village.

Carte 1 : Les principaux départements ayant alimenté l’immigration à Istanbul

Image1

[14] Si l’on prend en compte l’histoire migratoire stambouliote depuis les années 1940, on note en première analyse un parallèle peu surprenant entre vagues migratoires et apparition des associations. Pour Istanbul (Pérouse 1997) on peut schématiquement distinguer depuis la Seconde Guerre mondiale quatre vagues migratoires : celle en provenance des Balkans (surtout Yougoslavie et Bulgarie ou Roumanie), puis celle en provenance de l’Anatolie centre-orientale, celle en provenance de la mer Noire et enfin, depuis le début des années 1990, celle en provenance du sud-est du pays. Très sommaire, cette périodisation des origines donne un cadre général qui se répercute dans la chronologie de la création des associations.

[15] Les premières associations en effet, si l’on met à part le cas des associations kurdes de la fin du XIXe et du début du XXe siècles, à caractère plus politique et culturel que de solidarité, sont des associations de Balkaniques ou Rouméliotes21 ; elles sont suivies par les associations d’Anatolie centrale (comme celles de villages d’Erzincan22), celles de natifs de la mer Noire et enfin celles d’originaires du sud-est. Les créations de la dernière vague migratoire concernent en premier chef des quartiers périphériques qui absorbent l’essentiel des migrants en provenance du sud-est.

[16] Cette double chronologie, encore élémentaire, ne doit cependant pas laisser croire à l’existence d’une relation quasi mécanique entre phénomène migratoire et mouvement de création d’associations. À l’examen, on constate qu’il n’y a pas de rapport direct ; en d’autres termes il est impossible de fixer, localement ou globalement un seuil de population à partir duquel la création d’une association deviendrait inévitable, sinon automatique. Il y a davantage une réactivité relative de l’infrastructure associative au phénomène migratoire. Si l’on prend l’exemple du ‘quartier’ de Gazi, à Gaziosmanpaşa (Yücel 2005 dans ce dossier) , on note que, alors que l’afflux de population date des années 1970 et 1980 (pour la provenance d’Anatolie centrale et orientale), la multiplication des associations est plus tardive ; elle s’est opérée davantage à partir du milieu des années 1990. De même, les années de forte immigration à Istanbul sont bien antérieures aux années de forte augmentation du nombre d’associations (à partir de la fin des années 1980). Il y a bien eu latence.

[17] Il faudrait en effet parler de conditions minimales pour la création d’associations : dans les quartiers où la population est fort démunie, qu’il s’agisse de quartiers centraux (quartiers historiques dégradés à la manière de Tarlabaşı/Beyoğlu ou de Küçükpazar/Eminönü) ou périphériques (à l’instar d’Ayazma à Küçükçekmece), les associations sont peu développées ou alors peu visibles. Ce qui signifie que pour qu’apparaisse une association, même modeste en termes de rayonnement, des moyens minimums sont requis. En d’autres termes : là où le dénuement est fort et où la population est souvent très instable (fort pourcentage de locataires, fort turn-over des locataires et même des propriétaires, ainsi que des activités), l’infrastructure associative est absente. De même, l’apparition des associations, dans leur visibilité physique, est souvent tout simplement liée aux mutations du bâti, c’est-à-dire au passage de la maisonnette (gecekondu) à l’immeuble (apartman).

[18] Le décalage que l’on note fréquemment entre l’installation des migrants et la réponse associative a diverses origines : il renvoie au fait que la création d’une association suppose une sorte d’accumulation, à la fois en termes de capital immobilier, social et politique. Cette accumulation, sauf réseau préexistant opportunément investi, demande parfois du temps. De même, l’émergence de ‘faiseurs’ d’associations, véritables ‘entrepreneurs’ sociaux, exige une période de maturation qui passe par la constitution d’un capital culturel, social et politique. À l’inverse, les logiques de concurrence et de mimétisme peuvent accélérer le processus : lors de nos entretiens auprès de responsables d’associations nouvellement créées, il nous a souvent été répondu que la création de l’association avait été motivée par l’existence d’un tissu environnant déjà dense. Autrement dit, ‘ils (i.e. les natifs de tel ou tel autre village/arrondissement) en ont une, pourquoi pas nous ?’. Enfin, comme cela a déjà été suggéré plus haut, les voies de la ré-élaboration identitaire sont parfois longues et tortueuses ; elles demandent parfois une génération.

[19] Enfin, selon le type d’association et son échelle de rayonnement (on pourrait même parler d’une aire de chalandise à certains égards) les modalités d’apparition sont extrêmement variables. Notre hypothèse est que les associations les plus directement réactives aux phénomènes migratoires sont les associations de village, base de l’infrastructure associative. À l’inverse, les associations d’arrondissement et a fortiori de département répondent à une logique d’apparition toujours indirecte : elles constituent non pas une réponse à une demande sociale locale, mais une tentative d’organisation à des fins autres que le service de proximité fondé sur la fraternité des liens immédiats (et prétendument évidents). Selon la base d’adresses utilisée, 85% des associations identifiées par nous sont des associations de village(s), 10% environ des associations d’arrondissement (de un ou plusieurs en fait), et le reste est formé d’associations départementales ou régionales. Le rapport entre mouvement migratoire et mouvement de création d’associations paraît donc de moins en moins évident au fur et à mesure que l’on monte dans la hiérarchie des associations (avec un degré de complexité et de médiateté23 croissant).

[20] À ce stade, nous pouvons reformuler notre hypothèse : en admettant que le marché des associations de compatriotes est segmenté et concurrentiel et que toutes les associations ne disposent pas des mêmes ressources (ce qui influe sur leur visibilité respective), la division du travail entre les associations, exprimant une hiérarchie implicite de facto, a des incidences sur la configuration spatiale du réseau. En conséquence, le rapport au territoire d’implantation et l’aire de rayonnement des différents types associations n’est pas le même.

[21] À l’échelle des 32 arrondissements du département d’Istanbul (carte 2), le traitement statistique de la base de données fait apparaître quelques arrondissements très au-dessus de la valeur moyenne24 de 118 : Ümraniye sur la rive asiatique et Gaziosmanpaşa sur la rive européenne, se distinguent nettement (tableau 3). En rapportant à la population cette fois, si Gaziosmanpaşa est effectivement l’arrondissement le plus peuplé d’Istanbul, il n’y a pas de relation simple entre la part de la population de l’arrondissement dans la population totale d’Istanbul et la part du nombre d’associations implantées dans le total des associations du département. Ümraniye, arrondissement le plus ‘associatif’ selon la base exploitée, est loin d’être un des arrondissements les plus peuplés d’Istanbul. Avec 440 000 habitants25 dénombrés en octobre 2000, il est loin derrière Gaziosmanpaşa (752 000), Kadıköy (663 000), Küçükçekmece (594 000), Bağcılar (556 000), Üsküdar (495 000) et même Bahçelievler (478 000). À l’inverse, des arrondissements relativement peu peuplés, comme Şişli (270 000) ou Beyoğlu (231 000), ont un nombre d’associations bien supérieur à la moyenne des arrondissements (tableau 3). Et c’est à Beyoğlu, arrondissement central à la fois dans l’histoire migratoire d’Istanbul et dans le système des circulations quotidiennes26 actuelles, que le nombre d’associations par habitant est le plus élevé.

Tableau 3 : Les arrondissements les plus ‘associatifs’27

Arrondissements

Nombre d’associations identifiées

Population en 2000

Pourcentage du total dont l’adresse a été identifiée

Nombre d’habitants par association

Ümraniye

378

440 855

10,8

1166

Gaziosmanpaşa

359

752 389

10,2

2094

Kağıthane

273

345 239

7,8

1264

Beyoğlu

242

231 900

6,9

962

Kadıköy

236

663 299

6,7

2810

Bağcılar*

224

556 519

6,4

2484

Şişli

223

270 674

6,3

1213

Esenler*

217

380 709

6,2

1754

Kartal

211

407 865

6

1933

Üsküdar

194

495 118

5,5

2552

Fatih

141

403 508

4

2861

Küçükçekmece

133

594 000

3,8

4466

(*) Les astérisques correspondent aux arrondissements créés après 1990

[22] La vision simpliste qui voudrait que les associations soient situées plus en périphérie, là où sont supposées concentrées les plus grandes masses de migrants récents, se trouve donc infirmée par ces premiers résultats qui n’ont pas grande portée pour les arrondissements créés récemment (et notamment tous ceux créés après 1990 aux dépens de Bakırköy28). On est ainsi surpris de ne pas trouver Küçükçekmece dans le palmarès des arrondissements associatifs tant l’arrondissement est peuplé et assimilé aux périphéries dans les représentations. Ceci dit, le profil de la population migrante pourrait être aussi convoqué : là où celui-ci est très diversifié, l’infrastructure associative doit d’une façon ou d’une autre refléter cette diversité.

Carte 2 : Les arrondissements ‘associatifs’ d’Istanbul

Image2

[23] On voit donc que l’arrondissement n’offre pas le meilleur niveau d’analyse, même si une partie des associations dans leur intitulé même se réfère à celui-ci29. Ses limites sont souvent arbitraires et découpent des territoires vécus à forte identité, à l’instar de Okmeydanı30 ou İkitelli. Quand on change d’échelle donc, on peut ainsi repérer de véritables territoires des associations, qui sont plus des lieux-dits (au sens de semt en turc) que des quartiers31 (mahalle) au sens administratif. Ces micro concentrations peuvent être décrites comme des nœuds du réseau des associations, en supposant que toutes ces associations font système.

Tableau 4 : Les ‘micro-concentrations’ d’associations32

Nom des lieux-dits

Arrondissement (s) de rattachement

Nombre d’adresses

Sefaköy

Küçükçekmece

51

Yenibosna

Bahçelievler

46

İkitelli

Küçükçekmece

32

Mustafa Kemal Mahallesi

Ümraniye

32

İçerenköy

Kadıköy

27

Gazi Mahallesi

Gaziosmanpaşa

26

Halkalı

Küçükçekmece

22

Fetihtepe

Beyoğlu

21

Okmeydanı

Şişli, Beyoğlu, Kağıthane

20

Karabayır

Esenler

17

Telsiz

Zeytinburnu

17

[24] On pourrait ajouter au tableau 4 Aksaray, entre les arrondissements d’Eminönü et de Fatih, Alibeyköy ou Atışalanı (du côté d’Esenler). A deux exceptions près, la plupart de ces nœuds se situent sur la rive européenne, comme si la centralité fonctionnelle de celle-ci, malgré l’apparition sur la rive asiatique de centres d’affaires ces dernières décennies, se répercutait aussi au niveau de la distribution des associations. De plus, il s’agit le plus souvent de nœuds de communication.

[25] On a vu qu’il s’agissait de loin des plus nombreuses et, pour les associations d’origine anatolienne en tout cas33, des plus anciennes. En 2001, selon le bureau des associations de la Direction de la Sûreté d’Istanbul (base de données différente de celle statistiquement exploitée), le pourcentage représenté par les associations de village(s) dans le total des associations d’un département de provenance donné variait entre 66% et 94% (tableau 5). Cette part est à la fois liée à l'époque des migrations et révélatrice du degré de réorganisation, voire de maturité, de l’infrastructure communautaire de chaque département. Ainsi Rize offrirait un cas d’infrastructure plus intégrée que Sivas, où une forte segmentation/atomisation semble se manifester. La taille du département, vaste dans le cas de Sivas par rapport à Rize, paraît aussi jouer dans le niveau de fragmentation de l’infrastructure.

Tableau 5 : Le poids variable des associations de village dans l’ensemble de l’infrastructure associative selon un inventaire de 200134.

Département d’origine

Part des associations de village(s) dans le total des associations

Sivas

94,2%

Erzincan

88,2%

Gümüşhane

85%

Tokat

76,9%

Rize

66%

Bayburt

84,2%

[26] L’intitulé officiel de ces associations fait généralement précéder le nom du village à proprement parler, de celui du département et de l’arrondissement de rattachement, en respectant une sorte de hiérarchie administrative35. En outre, leur qualification officielle apparaît invariable : il s’agit soit d’associations ‘pour la culture et l’entraide’, soit d’associations ‘pour la protection et l’animation’. La deuxième formulation, contrairement à la première, fixe un horizon d’activité de l’association situé plus ‘là-bas’, dans le village d’où viennent ses membres, qu’‘ici’.

[27] Dans une certaine mesure, on peut les considérer comme des structures offrant un service ‘banal’ - pour reprendre une qualification utilisée en géographie commerciale –, en tant qu’elles travaillent dans la proximité et la quotidienneté à l’adresse d’une ‘clientèle’ proche. Ces associations de base ont une distribution relativement ubiquiste ; on peut les considérer comme des traceurs assez fidèles de la répartition des nouveaux Stambouliotes, tout au moins dans le premier âge de l’infrastructure, caractérisé par une prédominance de ce type d’association. Elles forment le tissu de base, dont la conformation suit les lignes de forces de l’implantation des immigrés. Quand on examine les raisons d’être de leur localisation, proximité et opportunité immobilière apparaissent comme les principaux facteurs. Par proximité, on entend la proximité des pensions et des ‘chambres pour célibataires’ – c’est très net dans le cas des arrondissements de Fatih et d’Eminönü – et celle des autres formes de résidence.

[28] Parfois c’est la proximité des lieux de travail qui prime, dans les quartiers d’activité où l’essentiel de la main-d’œuvre est composé de migrants récemment installés. Yenikapı (Fatih) et Laleli offrent à cet égard des exemples. Il s’agit donc là de l’infrastructure de base dont l’apparition répond à des besoins plus immédiats ; dans ce cas, on peut dire qu’il existe une certaine réactivité par rapport à la sollicitation migratoire proche. Cependant, l’instabilité des lieux de résidence et de travail de la clientèle de ces associations explique le décalage qui peut se faire jour entre la configuration de l’infrastructure communautaire et la géographie résidentielle des clients. L’association peut d’ailleurs ne disposer que d’une adresse et d’un local provisoire (chez un particulier), où se déroulent toutes les assemblées et réunions légalement obligatoires dans la vie d’une association36.

[29] Ces associations de village(s) ont souvent la forme d’un simple local fonctionnant essentiellement comme une ‘maison de thé’ (çayhane) plus souvent dénommée kıraathane. La dimension culturelle que comporte le nom de kıraathane (qui renvoie au livre) ne correspond pas à la réalité des services rendus, si ce n’est par le biais d’une maigre bibliothèque aménagée dans un coin du local ou de la télévision perpétuellement allumée. Si légalement seuls les membres de l’association – payant régulièrement la cotisation fixée par les statuts – peuvent y consommer, dans la pratique on s’aperçoit que le cercle des consommateurs dépasse celui des membres officiels.

[30] Une fois dans l’année, chacune de ces associations organise son traditionnel pique-nique, dans la forêt de Belgrade37 ou ailleurs, qui constitue l’événement majeur du calendrier et l’occasion de donner une certaine visibilité à l’association en élargissant le cercle des habitués. En raison de leur modeste activité, ce sont ces associations qui sont dans le collimateur des détracteurs des associations de pays, enclins à n’y voir que des lieux où les inoccupés tuent l’ennui dans un esprit nostalgique et conservateur. Ce discours dépréciatif est un disc